Dualité linguistique style cajun

Par Marie Labrecque, Montréal (Québec)

S’il y a un artiste qui incarne la dualité linguistique, c’est bien Zachary Richard. L’auteur-compositeur-interprète de la Louisiane a lancé l’an dernier un disque en anglais, Last Kiss, son premier dans la langue de Shakespeare depuis 1992. Son prolifique parcours est ainsi formé de cycles successifs. Lancée grâce à un album anglophone en 1972, sa carrière s’est poursuivie en français entre 1975 et 1981, puis a pris un long virage en anglais. En 1994, de passage au Congrès mondial acadien, il est bouleversé par son héritage culturel et se remet à écrire en français. Une période qui s’est prolongée grâce au succès de Cap enragé, album double platine.

Cette alternance linguistique n’a rien de planifié, précise le chanteur. « Tout s’est passé de façon organique; il n’y a jamais eu de stratégie. J’ai suivi mon instinct et les possibilités qui se présentaient. Je n’ai pas de préjugé linguistique. Pour moi, le français et l’anglais sont des outils de communication, que j’essaie de maîtriser avec le plus de sensibilité et d’élégance possible. » La langue de ses chansons s’impose naturellement à lui, d’abord grâce à la mélodie. « Un son finit par se distinguer des autres, et il est reconnaissable à mon oreille comme étant en anglais ou en français. À ce moment-là, je sais dans quelle langue la chanson a envie de se faire écrire. »

Double identité

Zachary Richard se définit comme « un bilingue », une formulation qu’il a empruntée à des jeunes Franco-Manitobains. « Mon identité me permet de traverser la frontière linguistique et culturelle avec aisance. Il n’y a pas de conflit, ni dans mon cœur ni dans ma tête, entre ces deux cultures, auxquelles je participe pleinement. Je serais moins embêté si j’étais unilingue parce qu’alors mes choix seraient clairs et évidents. Mais en même temps, ce bilinguisme m’apporte énormément. Ces deux cultures louisianaises, qui sont extrêmement riches, me nourrissent sur les plans personnel et artistique de façon assez extraordinaire. »

À l’instar de toute sa génération de Cajuns, le chanteur a été élevé en anglais. Il parlait cependant français avec ses grands-parents unilingues. « Enfant, j’étais très intrigué par cette culture, que je trouvais extrêmement séduisante. J’étais francophile. À l’école, on suivait des cours de français langue seconde, pour lesquels j’avais énormément de facilité parce qu’évidemment j’avais déjà la base. Quand j’étais jeune, la moitié des gens en Louisiane parlaient français; on était toujours entouré par cette langue. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais bien sûr influencé par la musique des Rolling Stones et des Beatles. J’étais typiquement américain. Mais il y avait aussi cette musique cajun, que j’ai découverte sur le tard. Une tradition très vivante. J’avais juste à traverser le village pour trouver un joueur d’accordéon qui m’a appris comment jouer les vieilles chansons. »

La préservation de cet héritage lui tient à cœur, dans un contexte où « le taux d’assimilation frôle les 100 p. 100 ». En 1996, Zachary Richard participe d’ailleurs à la création d’Action Cadienne, un organisme voué à la promotion du français et de la culture louisianaise. « Être francophone en milieu minoritaire, c’est vraiment un combat quotidien pour assurer la survie de la langue. » L’artiste insiste pourtant sur le fait qu’on « peut être francophone militant et chanter en anglais. Ça fait partie fondamentalement de mon identité ».

C’est grâce au Québec, admet-il avec reconnaissance, que Zachary Richard peut faire carrière en français sur le continent américain. Il croit pourtant que les communautés comme la sienne ont des choses à apporter aux Québécois. « Nous, les francophones en dehors du Québec – qui représentent les deux tiers des francos en Amérique du Nord, ne l’oublions pas – on est obligé de séduire les anglophones. On a besoin de les convertir en francophiles. Et ce qui me ferait énormément plaisir, c’est que le Québec apprenne plus de la situation des communautés francophones minoritaires. »

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Photos : Julien Faugère

Date de publication : Le mardi 03 août 2010

Date de modification:
2017-09-18